FRANÇOIS, nouveau pape, et l’ HISTOIRE

Marcel Dupuis le 5 avril 2013

Des réflexions entre amis  en rapport avec la nomination du nouveau pape François  m’ont amené, à mon tour, à soumettre quelques pistes parallèles, selon mes convictions, sur le fond du dossier des religions, du christianisme et de la croyance. Tous ces mots-clé qui verrouillent un monde souvent opaque et qui renvoient aux réalités immémoriales. C’est ma façon à moi de passer la Pâques (de l’hébreu, passage) et de faire prévaloir, je ne m’en cache pas, l’identité singulière du christianisme, au sens large du mot, dans l’environnement pluraliste moderne.

Un de ces amis-là a touché à des points sensibles en évoquant les différences et les ressemblances entre l’idéologie marxiste et le message chrétien, en pointant les credos des autres religions et en soulignant les défis qui attendent le nouveau pape.

L’immémorial, l’invisible n’a pas fini de nous interpeller, quoi que l’on en dise. Pour ma part, dans mes premières études en archéologie, j’avais été frappé par l’hommage humble rendu par l’Homo sapiens du paléolithique à ses défunts. Cela ne m’a jamais lâché comme un fondement. Le souci du destin de leurs morts pointait. Les pratiques d’ensevelissement  étaient les prolégomènes de l’idée préhistorique de religion. Déjà, c’était un évènement , celui du transitaire qui se voit en train d’apprivoiser la mort par un rite et de reconnaître l’après-vie  sans allergie à l’égard d’une “philosophie” de la fin d’un monde. Quel beau prétexte pour nous intéresser à toute l’Histoire face à l’effondrement des convictions idéologiques  sur “l’histoire a-t-elle un sens ?”, sur “à quoi bon la vie et après”.  Pour ma part, loin de l’approche positiviste et relativiste à laquelle certains philosophes, scientistes et historiens adhèrent ou veulent habituer tous les Monsieur Jourdain qui s’ignorent en forme d’idées reçues, je me tiens loin des structures conquérantes du prêt-à-penser ou des idées vendues comme définitives comme le nihilisme qui refuse tout débat sur la croyance et la raison. Si je n’ai jamais adhéré à une version de l’histoire dite cyclique qui analyse la marche de l’humanité comme un éternel retour, c’est que j’ai perçu dans le christianisme  le caractère eschatologique de son projet, projet d’un renversement philosophique antique nous délivrant du passé  immobile pour construire le présent en gestation à partir de la  valeur exigeante de l’avenir. L’histoire est quête du salut (ou le bonheur dans sa version sécularisée) et le salut est une raison de vivre.

Notre espace à nous, pauvres humains, l’espace d’expérience  se joue  sur l’horizon de l’attente, tension pour changer les réalités d’un monde meilleur à venir, sur la terre d’abord comme au ciel, pour celui qui y croit.

Cet espace se construit d’abord dans le doute (la foi doute toujours) comme le philosophe et théologien Thomas d’Aquin le professait à l’Université de Paris. Il se construit dans la liberté encore, même limitée, comme l’ont proclamé un Jésus et  un Paul, hommes des univers romain et moyen-oriental. Il s’est construit dans la découverte de la science, déjà, à  la Renaissance en collision avec la religion instituée mais pour inventer les temps nouveaux. Il s’est construit dans le prolongement de la Révolution française, des Lumières et des siècles subséquents riches en développement de la science et des sciences humaines, sévère période de crise pour l’Église. Mais cela  a permis le développement d’une anthropologie “chrétienne” appelée théologie des réalités terrestres propice à l’amour de l’Évangile en termes d’engagement temporel, d’immanence caractérisée au service de la justice et des droits de l’homme. Ce mouvement de réaménagement s’est dessiné pour repousser les limites de l’homme de façon à lui rendre plus de liberté consubstantielle à l’histoire en marche. L’idée de progrès était une contribution à une dynamique constructrice. Le témoignage chrétien n’était pas une autoproduction de l’esprit. Certains traits de la théologie de la libération reflètent cette alchimie de l’histoire  qui a accouché d’un amour préférentiel pour les pauvres.

François  a goûté à cette pastorale de terrain dans la douleur du discernement. A-t-il ainsi contribué au sens de l’Histoire ? Son expérience est un rappel à l’auteur de l’Apocalypse qui avait voulu affirmer son espérance en dépit des horreurs de ce monde. Ce n’est pas pour rien que le christianisme est d’abord une pédagogie bien avant d’être une morale, ce à quoi il s’est souvent réduit lui-même et pour laquelle il en paie le prix.

On parle souvent ou on pose la question :  Est-ce la fin  du christianisme ? Comme si le sort en est jeté. On annonce la fin de la religion et plusieurs croient que la sécularisation allait se conjuguer et en finir avec la modernité. Pourtant, le religieux réapparaît sous des formes rébarbatives ou inattendues. Oui, c’est la fin d’un certain christianisme rococo, baroque, solennel, inféodé à une culture particulière.

Nous souffrons du trouble d’accumulation compulsive : pratiques à base d’impératifs, de ritualisme, de centralisme, de cléricalisme, de dogmatisme, d’injonctions culpabilisantes, etc. Il faut le reconnaître. Une approche qui a conduit au désenchantement. Nous sommes en phase de psychanalyse sauvage.

Et ainsi on ne voit plus les accents de sagesse, ni l’intelligence de la quête que l’Évangile suscite.

Pourtant, je suis témoin de faits religieux basés sur l’expérience d’intériorité et de spiritualité. Je connais des laïcs doués pour la proposition de sens et de service au monde, de laïcs qui ne confondent pas Dieu et son image, qui sont des ferments dans divers domaines, prêts à accompagner dans l’aventure humaine, et parfois en dehors de la norme convenue mais inventive. Je connais des lauréats Nobel croyants confrontant leur foi et leur science sans états d’âme. Je rencontre des catholiques impliqués dans l’aide aux immigrants et aux réfugiés, dans les soupes populaires, dans l’accompagnement des personnes du  périphérique de la pauvreté intellectuelle, psychique et physique.  Je lis le récit de pèlerinages d’étudiants institués selon un format inhabituel en fonction de thématiques ponctuelles. Etc. Je suis alors loin du faux cynisme vulgaire et de la culture  pharisaïque du procès. Et loin de Mitterrand : “Le christianisme, j’en ai fait le tour”.

Je me souviendrai toujours  de ce moment magique, d’un certain matin en plein Grand canyon, assistant au lever du soleil. Les visiteurs étaient à l’image de toute la communauté internationale. Silence profond, jardin d’étoiles, température égale. Puis dans un creux de l’horizon, le soleil. Les couleurs changeaient à chaque instant. Spectacle grandiose. À tant de beauté sauvage qui s’enflammait sous mes yeux, j’avais le vertige assumé à cause de l’ordre et de l’harmonie exquise, de la régularité du mouvement. J’assistais à la création d’un monde. Tant de coordination, tant de précision…  Étais-je Dieu ou Einstein ? Autrement dit, d’où vient l’univers ? Qu’est-ce que le réel ? Quels sont les rapports entre la matière et la conscience ? Quelle place l’humain occupe-t-il dans cet espace infini ? Cela me renvoya à l’origine du monde, aux fondements de la science. Ce fut une expérience mystique et cosmique. Tout était dans tout. Face à l’Ultime réalité (De Duve). Ma  foi a re-cru en l’univers. Un moment divin, quoi !

Quelles seraient donc les conséquences de la fin du christianisme, de la “sortie” de la religion ? Le clivage ne ressort d’abord pas d’une vision religieuse ou laïque du monde. Il tient plutôt entre deux conceptions de l’Homme. La première, celle où on croit que la société se régule d’elle-même, en auto-organisation, où les individus s’auto-construisent en se délivrant de tout détour par la culture. La seconde, celle où croyants ou non (car on croit tous en quelque chose) estiment que l’humanité est le fruit d’un projet passant par des médiations. Mais ici la religion est débarrassée de visées de domination, d’injonctions. Elle est un ferment et non un opium. Ici la religion est fléchée, d’où son sens. D’où sa charge d’espérance, emprunt sur le bonheur. Un tel christianisme ne peut finir.

C’est cette problématique à laquelle le nouveau pape sera soumis. De tous les dossiers soumis à son intendance, celui de la fin  du christianisme reste le plus crucial (de “crux”= croix).  Son règne enrichira-t-il progrès, histoire et éternité ? Et solidarité ? J’espère que l’histoire du christianisme sera le tribunal du christianisme. Ce qui veut dire que la Justice et la Vérité font partie de son histoire et que le compte à rendre aura été la fidélité à la transformation des cœurs de l’Homme.

Mes attentes: je souhaite un esprit d’abord prophétique plutôt que missionnaire. Soit un engagement en faveur de la collégialité plutôt que de la curie, un engagement pour le mariage des prêtres et l’égalité des sexes dans le service (l’ordination des femmes), une option privilégiée et la rencontre de l’Homme périphérique existentiel embué dans le mal, l’injustice et la douleur.

Mais ne soyons pas plus exigeants à son égard que nous ne le sommes envers nous-mêmes. Suite à sa nomination et à son passé, des polémiques en sourdine ont surgi. C’est de bonne guerre quand on veut peser sur l’histoire dans une direction et c’est autre chose que d’aller aux reproches, rétrospectivement. Il arrive souvent que le procès que l’on fait paraît à charge et sans preuve. Concédons quand même que des hommes d’Église, eux aussi, ne pouvaient pas plus s’échapper de leur époque que nous de la nôtre.

Je ne sais pas pour ma part si au moment des périodes sombres et dramatiques ayant secoué l’Argentine,  j’aurais eu le courage nécessaire devant tant de pressions que d’autres ne font que souhaiter aujourd’hui. Il y a encore trop de vérités enfouies pour cette période de dictature. On l’oublie : l’histoire est écrite par les vainqueurs.

Voilà une mouture de mes convictions, loin de la culture du ressentiment et de l’indifférence. Je vis dans le long terme.

Marcel Dupuis

Abonnez vous au flux RSS de ce blog

Dialogue autour de la foi

Michel Bourgault le 26 janvier 2013
dialogue-autour-de-la-foi

Je suis à redire ma foi présentement, ce que je fais de temps en temps pour éviter de tomber dans une routine insignifiante. Je veux vous la partager. On m’a déjà dit que ce credo a été inspiré à un collectif de catholiques brésiliens. De toutes façons, il me rejoint dans toutes mes fibres intérieures. [...]

Lire la suite...

La foi de Jésus

Yvon R. Théroux le 12 janvier 2013
la-foi-de-jesus

Nous sommes prompts, généralement, à affirmer notre foi en Jésus sans avoir, au préalable, examiné de quelle foi Jésus, en son temps, se proclamait et comment, de la foi reçue et apprise il est passé à la foi vécue. Cela me semble capital, et l’examen de passages du Deuxième Testament lèvera le voile sur une [...]

Lire la suite...

Jésus, mort et ressuscité: telle est ma foi.

Michel Bourgault le 7 avril 2012
jesus-mort-et-ressuscite-telle-est-ma-foi

Telle est la foi des chrétiens.
Il faut commencer par prendre l’exacte mesure de la mort de Jésus. Une mort violente, résultat de ses propres paroles et actions. Telles que rapportées par ses disciples, elles portent la signification qu’ils ont bien voulu leur donner: Dieu n’a pas pu laisser son Envoyé aux prises avec la mort, [...]

Lire la suite...

Jésus est-il ressuscité? Et nous?

Yvon R. Théroux le 30 mars 2012
jesus-est-il-ressuscite-et-nous

Voici une recension d’un ouvrage sur la résurrection… à l’occasion de Pâques qui est à nos portes:
Mainville, Odette et André Myre, Jésus-est-il ressuscité? Et nous? Montréal, Fides, 2011. 69 p.
Comment parler de la résurrection en 2012? Toutes sortes d’images circulent dans l’imaginaire populaire concernant la résurrection. Celle de Jésus aurait eu comme références des récits [...]

Lire la suite...

Quel est le Dieu auquel je crois?

Michel Bourgault le 5 novembre 2011
quel-est-le-dieu-auquel-je-crois

Gabriel Ringuet, en sous-titre de son livre L’évangile d’un libre-penseur, pose la question Dieu serait-il laïque? Pour un résumé de sa pensée, je vous invite à lire cet article. La question la plus intéressante pour moi dans cet article est:  Quel est donc, au cœur de l’Evangile, le Dieu révélé par Jésus de Nazareth ?
En [...]

Lire la suite...

La parabole de l’âne qui porte une idole

Pierre-Gervais Majeau le 16 octobre 2011
la-parabole-de-lane-qui-porte-une-idole

Un âne qui portait sur son dos une idole passait au milieu d’une foule en plein centre de la ville. À la vue de l’idole, les gens se prosternaient en grande hâte devant l’effigie du dieu qu’ils adoraient. Mais cet âne s’attribua ces honneurs et ses révérences tout en marchant avec prestance et noblesse, d’un [...]

Lire la suite...

Femmes et honorées du Nobel de paix

Michel Bourgault le 8 octobre 2011
femmes-et-honorees-du-nobel-de-paix

Le Devoir, samedi, 8 octobre, publiait un article titré : La «lutte non violente» est récompensée – Le prix Nobel de la paix récompense deux Libériennes et une Yéménite.
Il faut s’incliner devant l’audace, l’intégrité et la justesse du comité pour le prix Nobel de la paix. J’aimerais admirer pareilles qualités chez le Pape et ses proches [...]

Lire la suite...

L’affaire Turcotte

Michel Bourgault le 29 juillet 2011
laffaire-turcotte

Ils sont nombreux dans la population québécoise à ne pas comprendre le verdict de non-culpabilité prononcé dans l’affaire Turcotte et à nourrir un intense sentiment de déception, voire de colère, vis-à-vis l’appareil judiciaire.
Les experts en droit, quant à eux, sont presque unanimes à dire qu’il faut faire confiance à l’administration de la justice dans notre [...]

Lire la suite...

Demain, trouverons-nous la foi?

Pierre-Gervais Majeau le 6 juillet 2011
demain-trouverons-nous-la-foi

Les catholiques lucides ne sont pas sans savoir que le catholicisme d’ici est sur une pente descendante. Entre 1960 et 2000, le taux de fidèles allant au rassemblement dominical a chuté de 80% à 20% chez les 40 ans et plus tandis que chez les plus jeunes, le phénomène a été encore plus marqué. Les [...]

Lire la suite...