L’Esprit souffle toujours sur l’Église

Yvon R. Théroux le 13 janvier 2012
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ROSS, Sœur Marie-Paul, religieuse et sexologue, Je voudrais vous parler d’amour…et de sexe, Île de la Jatte, Éditions Michel Lafon, 2011, 234 p.

Yvon R. Théroux

On a souvent reconnu la sexualité, dans le passé et même au présent, comme un sujet faisant partie de la liste des tabous. Hors du langage commun, le tabou  est une zone infranchissable, un contexte secret dont il ne faut pas tenter l’exploration, à aucun prix, pas même les contours accessibles. Généralement, le tabou est un type d’interdit – au sens juridique du mot – mais dans le cadre de l’univers du sacré, de l’expérience du sacré. Cet ouvrage pourfend le tabou. Il clarifie les tendances par trop désastreuses d’une sexualité mal assumée, mal vécue. Si Aristote a défini « l’humain comme un animal raisonnable », il va de soi que le plaidoyer de sœur Ross s’en tient d’abord au fait que l’humain est d’abord un animal. Le drame de l’humanité actuelle est de refuser ce constat universel. Combien de fois entendons-nous l’expression : « On est quand même pas des animaux! ». Mais justement si, nous le sommes, et nous sommes convoqués à dépasser cette nature première et primaire. Non pas que notre matérialité corporelle et charnelle soit seulement un handicap, mais élevé par un érotisme bienséant, le corps se spiritualise. Bref, accéder à une maîtrise de soi c’est devenir sage et jouir d’un épanouissement intégral de toute la personne.

Un ouvrage en trois parties qui révèle ce que l’on n’aimerait mieux pas savoir. Car pénétrer les zones ombrageuses de l’humanité, les replis de ses comportements pathologiques au plan de la sexualité active, c’est tout comme visiter des catacombes nauséabondes et ténébreuses. Bien sûr que l’on préfère, plus souvent qu’autrement, les alpinistes aux spéléologues (explorateurs de cavités souterraines). Mais ces univers sont complémentaires quand il s’agit de faire la lumière sur l’intégralité de la vie humaine. L’auteure rappelle aux gens du Québec les méandres de la Révolution tranquille qui fit alors violence au mode de vie rural et traditionnel de notre société d’alors. Entrer dans la modernité impliquait quasiment de laisser à la porte tout le patrimoine de notre histoire commune, faire tabula rasa de la transmission intergénérationnelle de valeurs héritées d’un long passé à travers de multiples générations. L’auteure reprend celle de l’amour exprimé envers soi, dans le couple, au sein de la famille et, plus largement, dans le contexte culturel d’une société. Bolivie et Pérou furent ses premiers terrains d’observation et d’intervention.

Des exemples non exclusifs de rapports malmenés au plan de la sexualité. Des jeux de pouvoir des hommes sur les femmes. Des images déformées et colportées par une culture ambiante. Une matière imposante qui va mener Marie-Paul Ross à développer un intérêt certain pour la sexologie (une étude scientifique du comportement humain au plan sexuel) jusqu’aux études doctorales. Son chemin connaîtra que des obstacles : de la part de sa communauté religieuse, des instances universitaires, des lieux de stages. De son propre aveu, suite à une rencontre fortuite en 1995, seul le pape Jean-Paul II la soutient dans « sa mission », à la fois originale et inédite. Ce qui constituera un levier non négligeable pour poursuivre sa carrière. La deuxième partie présente une contribution inestimable que sera son Modèle d’intervention globale en sexologie (MIGS).

C’est toujours à partir d’expériences sur le terrain qu’elle fournit des outils pour les sexologues cliniciens et l’autothérapie qui ne saurait être entièrement suffisante pour les patients. Le chapitre 6 clarifie et distingue de façon lucide et convaincante  la frontière entre érotisme et pornographie, tout en soulignant que « l’érotisme est naturel et spontané. Il s’inscrit dans la beauté et le partage. C’est la sublimation du corps, on aime son corps, et celui de l’autre. Il est indispensable pour la plénitude des couples » (p. 89). La pornographie, au contraire, se décrit à travers une possession violente, une domination outrancière, la maltraitance dégradante. L’absence de message affectif et de sensibilité humaine caractérise la pornographie. Son accessibilité via l’Internet n’arrange rien du tout. Et, pour trop de personnes de tous les âges, c’est devenu la norme en matière de sexualité. Les exemples illustratifs démontrent clairement les avancées théoriques et pratiques de son approche clinique. Les chapitres subséquents traitent de thèmes majeurs : le couple, les enfants, les ados et la sexualité; la masturbation, la contraception et l’avortement. À ce chapitre, elle présente des positions fort bien nuancées, en toute liberté de conscience et d’intelligence, qui mériteraient d’être étudiées particulièrement au sein de Commissions officielles d’autorités tant politiques, sociales que religieuses. L’auteure n’accepte pas tout. Par exemple, quand l’avortement devient un moyen de contraception au même titre que d’autres. Elle traite finalement dans cette deuxième partie, de la sexualité des handicapés et des approches qui respectent l’intégralité de leur vie globale et celles qui sont à mettre au compte des abus malheureux et destructeurs. Le dernier chapitre entreprend l’étude systématique de la pédophilie, présente dans toutes les sphères de nos sociétés d’hier à aujourd’hui.

Il y a la pédophilie structurelle (p. 183 et ss.) dont les auteurs sont de dangereux manipulateurs qui baignent dans le déni total, redoutables parce que persuadés et persuasifs de leur pleine innocence. Pour les thérapeutes, c’est un défi de déceler leur déviance. Dans la pédophilie situationnelle (p. 186 et ss.), la plus répandue mais guère plus enviable, les auteurs  confessent souvent leur regret des actes posés et connaissent alors une détresse psychologique avérée. Leur traitement s’avère plus facile. Dans les deux cas, des évaluations rigoureuses permettront de choisir les traitements appropriés. Ce chapitre demeure incontournable pour qui vent comprendre ces formes de déviances sexuelles extrêmes. La troisième et dernière partie révèle un plaidoyer adressé à l’Église catholique.

À partir de souvenirs évocateurs de son enfance, de son adolescence, de son entrée dans l’âge adulte, Marie-Paul Ross parle directement des pathologies religieuses qui peuvent affecter le monde entier. Elle ne se contente pas d’analyser froidement les situations problématiques, les incohérences, les contradictions dans les discours et les faits vécus au sein de l’ensemble de la hiérarchie, mais soumet aussi des propositions limpides pour solutionner trop de problèmes camouflés et non avoués. Une bouffée d’air pur. Un autre discours qui s’ajoute à la multitude d’autres pour une réforme en profondeur au sein de l’Église. L’Évangile, le message de Jésus doivent l’emporter sur tout le reste. Il est urgent de déchiffrer les attitudes de Jésus pour les adopter et les adapter à notre temps.

Écrit dans un style direct et sans détours inutiles, ce livre peut plaire ou déplaire : tout dépend de notre position personnelle par rapport au «  principe réalité ». S’il est vrai que l’auteure ne ménage rien pour démontrer les fruits mixtes de son expérience et de ses études, elle le fait avec beaucoup de conviction, de compétence et de professionnalisme. Mais aussi avec le souci d’aider et de contribuer à la réhabilitation de l’expérience humaine majeure de l’amour vrai et authentique. Une façon de vivre radicalement la compassion et l’amour d’autrui.

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